Histoire

Paris 1931 : le gamelan balinais à l’Exposition coloniale

L’Exposition coloniale de 1931 transforme une tradition balinaise en spectacle pour le public européen. La troupe associée à Peliatan retient l’attention d’Artaud et de Poulenc, tandis que le cadre impérial façonne cette rencontre.

Lecture en 5 min Mis à jour le 29 octobre 2026

Un ensemble balinais joue sur une scène de plein air, devant des pavillons Art déco et un public en manteaux.
Cette scène évoque la présentation du gamelan balinais en 1931, dans un parc d’exposition marqué par l’architecture Art déco.
Sommaire

À retenir

  • L’Exposition coloniale internationale se tient au bois de Vincennes du 6 mai au 15 novembre 1931.
  • La troupe venue de Peliatan est associée à Anak Agung Gede Mandera et présente une tradition balinaise située, non toute l’île.
  • Antonin Artaud reprend sa réflexion sur le théâtre balinais dans Le Théâtre et son double, publié en 1938.
  • Composé en 1932, le Concerto pour deux pianos de Poulenc porte l’écho du gamelan entendu à Paris.

Une frappe de gong ponctue le temps, tandis que des lames de bronze lancent des motifs qui s’entrecroisent. À Paris, en 1931, cette musique et les danses qui l’accompagnent attirent un public nombreux. Les représentations font entendre une tradition balinaise précise, dans un cadre qui organise sa rencontre avec les spectateurs européens.

Cette rencontre s’inscrit dans une histoire plus longue. L’Exposition universelle de 1889 avait déjà fait entendre à Paris un ensemble javanais, associé à l’intérêt de Claude Debussy pour les sonorités du gamelan. En 1931, le public découvre une autre tradition, balinaise, au sein d’une manifestation qui célèbre les empires coloniaux. L’histoire du gamelan balinais replace l’événement parmi les transformations musicales du XXe siècle.

Une exposition coloniale au bois de Vincennes

L’Exposition coloniale internationale se tient au bois de Vincennes du 6 mai au 15 novembre 1931. Elle célèbre l’empire français et présente aussi des pavillons consacrés aux possessions d’autres puissances coloniales, dont les Indes néerlandaises, alors maîtresses de Bali. Les visiteurs parcourent des architectures, des objets et des spectacles réunis dans un espace conçu pour mettre en scène les territoires coloniaux.

Cette présentation porte la marque du pouvoir qui l’organise. L’exposition cherche à rendre l’empire visible et à légitimer la domination coloniale en présentant les territoires comme des ensembles ordonnés, accessibles au regard des visiteurs. Les autorités sélectionnent les bâtiments, les images et les pratiques montrés. Les artistes balinais disposent d’une scène et d’un public, mais leur présence s’inscrit dans un dispositif qui ne leur appartient pas.

Le public manifeste un intérêt réel pour les représentations. Les spectateurs découvrent une musique où les instruments ne se répartissent pas simplement entre mélodie principale et accompagnement. L’ensemble de bronze, les gongs, les percussions et la danse forment une œuvre collective. La virtuosité des interprètes suscite l’admiration, tandis que le cadre colonial réduit une culture vivante à une sélection de spectacles destinée aux visiteurs.

Peliatan et la troupe balinaise

Les récits de l’événement associent la troupe au village de Peliatan, près d’Ubud, dans la région de Gianyar, ainsi qu’à Anak Agung Gede Mandera, figure importante de son organisation musicale. Les artistes viennent d’un milieu local particulier, avec ses pratiques, ses répertoires et ses façons de travailler ensemble. Leur groupe ne représente pas toute l’île.

La musique balinaise présentée à Paris s’inscrit dans une tradition en transformation. Le gong kebyar, qui s’affirme au début du XXe siècle, se caractérise notamment par ses contrastes marqués, ses changements d’énergie et ses sonorités de bronze. Les gangsa, des métallophones, jouent des motifs rapides, tandis que les gongs structurent le déroulement musical. La page consacrée au gong kebyar présente les instruments et les formes propres à cet ensemble.

Une partie de cette vivacité repose sur le kotekan, un jeu de notes imbriquées entre musiciens. Les polos et les sangsih désignent deux parties complémentaires : leurs motifs s’emboîtent pour former une ligne rapide et continue. Chaque interprète écoute l’autre et ajuste son jeu avec précision. Le résultat n’est pas une simple accélération, mais une texture construite à plusieurs, où chaque ligne prend son sens dans la combinaison. Les principes de cette imbrication musicale font entendre le travail collectif derrière la virtuosité.

La danse partage avec la musique ses accents et ses changements de caractère. Le Legong, l’une des formes de danse balinaises présentées au public européen, associe des gestes précis à une musique étroitement articulée. Les mouvements n’illustrent pas simplement les sons : danseurs et musiciens se répondent dans les arrêts, les relances et les variations d’intensité. Le public assiste à un spectacle où le rythme s’entend autant qu’il se voit.

L’incendie du pavillon des Indes néerlandaises

Au cours de l’exposition, un incendie détruit le pavillon des Indes néerlandaises. Les circonstances du sinistre et ses conséquences pour la troupe restent incertaines. Cet épisode rappelle que les artistes se produisent dans un espace matériel organisé par les autorités coloniales, avec ses pavillons et son parcours de visite.

L’incendie ne résume pas la présence balinaise à Paris. Les représentations ont leur portée artistique, fondée sur le savoir-faire des interprètes et la relation entre musique et danse. Leur réception reste liée au lieu qui les accueille : l’exposition définit les conditions dans lesquelles le public découvre ces pratiques et les transforme en spectacle.

Antonin Artaud face au théâtre balinais

Antonin Artaud assiste aux spectacles et leur consacre le texte « Sur le théâtre balinais ». Il s’attache à la précision des gestes, au rôle du rythme et aux liens entre mouvement, son et espace. Il voit dans la scène balinaise un langage composé de signes corporels et sonores, distinct d’un théâtre occidental centré sur le dialogue et la psychologie des personnages.

Artaud reprend ce texte dans Le Théâtre et son double, publié en 1938. La représentation balinaise nourrit sa réflexion sur un théâtre où le corps, les sons et les formes scéniques agissent ensemble. Son texte s’appuie sur la scène balinaise pour défendre son propre projet de renouvellement du théâtre occidental. Cette lecture contribue à faire connaître les spectacles, tout en les interprétant à travers les préoccupations d’Artaud.

L’attention d’Artaud témoigne de la force de l’impression produite. La rapidité des motifs, la précision des ensembles et la place de la danse déplacent les habitudes d’écoute et de regard de spectateurs formés à d’autres traditions. La troupe gagne en visibilité, mais cette rencontre ne donne pas à elle seule une connaissance complète des contextes sociaux et musicaux de Bali.

Poulenc et les traces musicales de Paris

Francis Poulenc fait partie des compositeurs qui entendent le gamelan balinais à l’exposition. Son Concerto pour deux pianos et orchestre, composé en 1932, porte l’écho de cette rencontre. On y reconnaît des effets de rythme et de timbre qui rappellent l’impression laissée par le gamelan, sans que l’œuvre transcrive une pièce balinaise ou imite littéralement ses instruments.

L’influence tient moins à une citation qu’à une manière de faire circuler l’énergie et de jouer sur les contrastes sonores. Poulenc transforme ce qu’il a entendu selon son propre langage musical. Le concerto retient ainsi plus qu’une mélodie : il en garde une densité, un mouvement ou une couleur. Cette œuvre s’inscrit dans l’histoire des rencontres entre gamelan et musique occidentale, après l’écho associé à Debussy et l’Exposition de 1889.

Une nouvelle image de Bali en Europe

La venue de la troupe de Peliatan contribue à faire entendre le gamelan balinais comme une musique organisée, virtuose et liée à la danse. Une partie du public européen découvre que les sons se répartissent en couches, que les motifs rapides résultent d’un jeu partagé et que les gongs participent à la forme. Cette écoute nourrit de nouvelles façons de penser le rythme et la couleur sonore.

La reconnaissance artistique coexiste avec une représentation politique inégale. L’exposition donne aux artistes une scène, mais elle présente leur culture dans un parcours conçu par des puissances coloniales. Bali apparaît à la fois comme un lieu réel, aux traditions distinctes, et comme une image façonnée par les attentes du public européen. Les œuvres inspirées par cette rencontre témoignent d’une écoute attentive, mais aussi des filtres à travers lesquels l’Europe regarde l’île.

La vie du gamelan ne se réduit pas à cette présentation parisienne. À Bali, les ensembles restent liés à des pratiques musicales et sociales qui évoluent, et leurs formes s’entendent dans des contextes bien différents d’une exposition. Pour suivre ces transformations, la page sur le gamelan balinais aujourd’hui ouvre une perspective contemporaine. Les repères pour écouter le gamelan à Bali situent aussi ces musiques dans leurs lieux de pratique.

Questions fréquentes

Pourquoi des instruments d’un même gamelan peuvent-ils produire des battements sonores ?

Dans plusieurs ensembles balinais, des instruments accordés par paires sont réglés avec un léger écart de hauteur. Jouées ensemble, leurs notes créent un battement sonore appelé ombak. Cet effet participe à la couleur du gamelan et montre que l’accord n’est pas toujours conçu pour produire une hauteur parfaitement uniforme.

Comment les musiciens apprennent-ils les parties d’un gamelan ?

La transmission repose largement sur l’écoute, la mémorisation et la pratique collective. Les musiciens apprennent les motifs en les jouant avec les autres membres de l’ensemble, puis les affinent dans la répétition. Des notations existent aussi, mais elles ne remplacent pas le travail d’écoute et de coordination.

Le kotekan est-il présent dans toutes les pièces de gamelan balinais ?

Non. Le kotekan est une technique importante de nombreux répertoires, mais toute pièce ne repose pas sur ces motifs imbriqués. Les lignes mélodiques, les gongs, les cymbales et les tambours ont aussi leurs rôles. La texture dépend du type d’ensemble, du répertoire et de la pièce jouée.