Musiques imbriquées du monde : les cousines du kotekan
Du hoquet médiéval aux trompes de Centrafrique, un tour d’horizon des musiques qui répartissent les notes entre plusieurs interprètes.
Chez les Banda-Linda de Centrafrique, chaque trompe fournit une note, parfois quelques sons seulement. La mélodie se forme entre les musiciens, par l’emboîtement de leurs appels et de leurs silences. Cette organisation permet de comparer leur polyphonie au kotekan balinais, tout en distinguant les traditions.
Un souffle tient une note, puis un autre s’insère entre deux pulsations. Dans un ensemble de trompes banda-linda, chaque musicien apporte une partie du dessin musical. Aucun instrument ne porte à lui seul toute la mélodie : les notes et les silences se combinent dans le jeu collectif.
Cette organisation a retenu l’attention de l’ethnomusicologue Simha Arom, qui a étudié ces polyphonies à partir des années 1970. Elle offre aussi un point de comparaison avec le kotekan balinais : dans les deux cas, des parties complémentaires font entendre un ensemble plus riche que chacune d’elles prise séparément.
Les Banda-Linda vivent en République centrafricaine. Leurs ensembles réunissent des trompes en bois de dimensions différentes. Chaque trompe produit une hauteur déterminée, ou un nombre très réduit de sons. L’instrumentiste ne dispose donc pas d’une gamme étendue pour jouer une mélodie complète.
Cette limitation laisse place à une grande diversité musicale. Chaque instrument apporte une note à un ensemble qui en réunit plusieurs. Les musiciens apprennent des parties distinctes et les jouent ensemble ou en alternance. Une ligne peut marquer les retours réguliers d’un motif, tandis qu’une autre intervient entre ces retours.
Les silences structurent eux aussi la musique. Ils ménagent la place des autres entrées et rendent perceptible la relation entre les parties. Des notes se répondent, se recouvrent ou se relaient, tandis que l’ensemble maintient son mouvement. Une partie attire l’oreille à un moment, puis une autre révèle un nouvel aspect du motif.
La polyphonie ne se réduit pas à plusieurs sons joués simultanément. Elle dépend aussi de la façon dont des parties distinctes s’organisent dans le temps. Une trompe répète une note ou un motif bref, une autre place ses sons dans les intervalles, une troisième accentue certains retours. La ligne que l’oreille reconstitue dépasse alors ce que chaque musicien joue individuellement.
On peut se représenter un dessin dont les éléments sont confiés à plusieurs personnes. Aucune ne tient le motif entier, mais chacune sait comment sa partie rejoint celles des autres. La mélodie naît du passage d’un instrument à l’autre et de la coordination des rythmes. Des matériaux restreints produisent ainsi une texture dense, où répétitions et variations prennent leur sens à l’échelle du groupe.
Ce principe d’interdépendance se retrouve dans des traditions très différentes. Le hoquet médiéval européen répartit des fragments mélodiques entre plusieurs voix. En Ouganda, les musiciens de l’amadinda, un xylophone royal du Buganda, combinent leurs motifs pour faire entendre une ligne commune. Ces exemples éclairent la logique de l’imbrication, tandis que les instruments, les répertoires et les usages restent distincts.
À partir des années 1970, Simha Arom mène des recherches sur les musiques de Centrafrique, notamment sur les ensembles de trompes banda-linda. Il étudie comment des parties simples, distribuées entre plusieurs musiciens, forment une organisation complexe. L’écoute de l’ensemble donne accès au résultat, mais rend parfois difficile l’identification de chaque ligne.
Pour analyser cette architecture, Arom enregistre les parties séparément et les superpose sur plusieurs pistes. Une partie peut être enregistrée d’abord, puis servir de repère lorsque les musiciens exécutent les autres. La réécoute des lignes isolées et de leur combinaison permet de distinguer les entrées, les durées, les silences et les relations entre les motifs.
L’enregistrement séparé complète l’exécution collective. Il fait ressortir des détails qui se fondent dans le son d’ensemble et permet d’examiner la contribution de chaque partie à la polyphonie. L’analyse montre que la complexité ne dépend pas nécessairement de lignes individuelles élaborées : elle peut naître de la précision de leur assemblage et de leur coordination.
Les recherches et les enregistrements consacrés aux polyphonies d’Afrique centrale ont contribué à faire connaître ces organisations sonores au-delà de leur contexte d’origine. Le compositeur György Ligeti s’est intéressé aux polyphonies africaines, notamment aux chants des Aka. Cet intérêt éclaire son attention aux textures et aux rythmes complexes. Les recherches n’établissent pas de lien direct entre une œuvre précise de Ligeti et les trompes banda-linda.
Les ensembles instrumentaux banda-linda et les chants aka relèvent de traditions distinctes. Leur comparaison porte sur la façon dont plusieurs parties construisent une texture collective, non sur une origine commune ou une influence directe. Des écoutes et des analyses différentes ont fait connaître ces musiques aux compositeurs.
À Bali, le kotekan répartit lui aussi un motif entre des parties complémentaires. Dans beaucoup de ses formes, le polos et le sangsih se partagent les notes d’une figure rapide. Chaque ligne suit sa propre organisation, mais leur combinaison fait entendre le motif complet.
Les moyens musicaux diffèrent. Les instruments de gamelan utilisés dans le kotekan offrent aux musiciens plusieurs hauteurs, tandis que les trompes banda-linda répartissent les hauteurs entre des instruments spécialisés. Les techniques de jeu, les formes musicales et les contextes sociaux ne sont pas les mêmes. La parenté tient à un procédé précis : l’ensemble fait entendre une musique que ses parties ne contiennent pas séparément.
La page consacrée au kotekan détaille cette pratique, tandis que celle sur le polos et le sangsih explique le rôle de ces deux lignes. La polyphonie stratifiée offre un autre repère pour écouter des couches musicales qui évoluent ensemble sans se réduire à une mélodie principale accompagnée.
La République centrafricaine abrite aussi les traditions vocales des Aka. Leurs chants polyphoniques associent plusieurs voix en motifs et en réponses, dans une organisation collective. Le chant polyphonique des Aka de Centrafrique figure depuis 2008 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO.
Cette inscription concerne les chants des Aka, et non les ensembles de trompes banda-linda. La comparaison aide à entendre comment plusieurs parties contribuent à un tissu sonore commun. Les timbres, les gestes, les répertoires et les usages restent distincts.
La page sur les musiques imbriquées du monde présente d’autres manières de construire une musique par l’imbrication. Le hoquet et l’amadinda offrent notamment des repères pour écouter comment des fragments ou des motifs confiés à différents musiciens forment une trame commune.
Non. L’inscription de 2008 concerne le chant polyphonique des Aka de Centrafrique. Les ensembles de trompes banda-linda relèvent d’une tradition musicale distincte. Les deux pratiques peuvent être comparées pour leur organisation collective, mais elles ne partagent ni les mêmes instruments ni le même répertoire.
Le lien établi concerne surtout son intérêt pour les polyphonies d’Afrique centrale, en particulier les chants des Aka. Cet intérêt ne suffit pas à présenter une œuvre de Ligeti comme une transcription ou une adaptation directe des ensembles de trompes banda-linda.
Une transcription peut aider à représenter les hauteurs, les rythmes et les relations entre les parties. Elle ne remplace toutefois ni l’écoute de la performance collective ni l’apprentissage des motifs dans leur contexte. Les enregistrements séparés sont un outil d’analyse complémentaire, qui permet d’examiner chaque ligne puis leur combinaison.