Le gamelan balinais : ensembles, instruments et vie collective
Panorama des ensembles balinais, de leurs instruments accordés et de leur place dans les cérémonies, les spectacles et la vie collective.
Du feu de la forge à l’écoute des dernières notes, chaque étape transforme le bronze en instruments faits pour jouer ensemble. Le réglage des paires et de l’ensemble donne au gamelan sa couleur sonore propre, tandis que les rites l’inscrivent dans la vie collective.
Le bronze rougi s’aplatit sous les coups du marteau. Chauffé, retourné puis frappé de nouveau, il change de forme jusqu’à produire une pièce sonore. Après le façonnage, l’artisan poursuit le travail à l’oreille : chaque instrument doit trouver sa place dans l’ensemble.
La fabrication d’un gamelan balinais associe forge, accord et menuiserie. Les instruments ne sortent pas d’une production standardisée : leurs hauteurs sont établies en fonction d’un ensemble précis, dont les pièces sont conçues pour jouer ensemble.
Les forgerons spécialisés dans les instruments de gamelan sont appelés pande. Ce nom désigne un savoir-faire, mais il est aussi associé à des lignées et à des groupes familiaux historiquement liés au travail des métaux. Leur expertise couvre les propriétés du bronze, le façonnage des pièces et leur réglage sonore.
Le métier se distingue de celui des musiciens et de la responsabilité des rites. Un artisan travaille à partir d’une commande destinée à un groupe ou à une communauté. Il connaît le rôle prévu pour chaque pièce et la façon dont elle s’intégrera aux autres. Une lame peut être régulière dans sa forme et pourtant ne pas convenir à l’ensemble auquel elle est destinée.
Tihingan, dans la régence de Klungkung, est connu pour ses ateliers de fabrication de gamelan. Le village est un centre réputé du travail du bronze. D’autres lieux accueillent aussi des ateliers où les instruments sont fabriqués, réparés et accordés.
Le bronze des lames et des gongs est un alliage de cuivre et d’étain. Les proportions retenues varient selon les pièces et le travail recherché. Le métal est fondu puis coulé pour former des ébauches. Le moule donne une première forme, que le travail de forge transforme ensuite.
L’artisan réchauffe la pièce et la frappe à plusieurs reprises. Il la retourne, l’aplatit ou en relève certaines parties, selon la forme à obtenir. Les chauffes et le martelage modifient le profil de l’instrument et la répartition du métal. La température doit permettre de travailler la pièce sans la fragiliser.
Fonte et martelage sont deux étapes complémentaires. Après les coups de marteau, l’artisan examine la forme, puis teste la réponse sonore de la pièce. Les corrections se font progressivement : une déformation ou une épaisseur inadaptée peut changer la vibration autant que la hauteur.
Les lames des gangsa sont façonnées en bandes de bronze. Leur longueur, leur épaisseur et leur profil influencent la hauteur et le timbre. Une fois prêtes, elles sont suspendues par des cordelettes au-dessus du cadre. Frappées avec un panggul, le maillet du musicien, elles peuvent vibrer librement.
Les gongs demandent un façonnage différent. Leur large disque, leur bord et leur mamelon central participent ensemble à la vibration. L’artisan donne du relief au centre tout en travaillant le champ et la bordure. La tension du métal et le profil obtenu contribuent au caractère du son. Les gongs qui ponctuent le temps ont ainsi des formes adaptées à leur taille et à leur fonction musicale.
Après le façonnage, la pièce est ajustée puis montée dans son cadre. L’artisan écoute son son isolé, puis sa réponse au milieu des autres instruments. Le travail de forge prépare ainsi l’accord collectif.
Pour accorder une lame, l’artisan retire de petites quantités de bronze. Pour faire monter la hauteur, il en enlève aux extrémités. Pour la faire descendre, il travaille plutôt la partie centrale, généralement sur la face inférieure. Ces gestes modifient la façon dont la lame se courbe et vibre.
Le réglage avance par étapes. Le forgeron frappe la lame, compare sa note à la hauteur recherchée, retire un peu de matière, puis l’écoute de nouveau. Comme le métal retiré ne peut pas être remis en place, chaque correction doit être mesurée. L’expérience aide à prévoir la réponse de la pièce, mais l’oreille confirme le résultat.
Les gongs se règlent autrement qu’une barre suspendue. Leur forme complexe demande de travailler plusieurs zones du métal, par martelage et par corrections locales. Dans les deux cas, la hauteur visée dépend du système d’accord de l’ensemble. Les instruments sont conçus dans le cadre du pelog ou du slendro, deux systèmes dont les intervalles ne se ramènent pas à une gamme occidentale standard.
Dans de nombreux gamelan balinais, des instruments de même type sont accordés par paires. Ils jouent les mêmes notes, mais leurs hauteurs présentent un léger écart. L’instrument le plus bas est appelé pengumbang, le plus haut pengisep. La différence entre leurs fréquences crée des pulsations sonores, appelées ombak.
L’écart doit être assez marqué pour que la paire produise une vibration perceptible, mais assez faible pour que les deux instruments forment un son commun. L’artisan règle les pièces en les comparant l’une à l’autre. Il écoute les battements et ajuste chaque note en tenant compte de la paire entière. La relation sonore de l’ombak naît de deux instruments proches, mais pas identiques.
L’accord ne se limite pas aux paires. L’ensemble doit aussi rester cohérent d’un registre à l’autre : les notes doivent garder leurs rapports et les timbres trouver leur équilibre. Chaque gamelan possède ainsi son propre accord. Remplacer une lame ou un instrument par un modèle pris au hasard ne garantit pas l’accord avec ses partenaires.
Les lames et les gongs prennent place dans des cadres de bois souvent sculptés, peints et dorés. La menuiserie et la décoration constituent un travail distinct du façonnage du bronze, même si les artisans coordonnent les dimensions et le montage. Les cordelettes suspendent les lames sans bloquer leur vibration, tandis que le cadre soutient l’ensemble.
Un gamelan est lié à la vie d’un groupe, à ses répétitions et à ses cérémonies. Dans de nombreuses communautés, la mise en service des instruments s’accompagne d’offrandes et de rites de consécration. Le rite de pasupati, associé à la consécration d’objets rituels, inscrit les instruments dans une relation qui dépasse leur fonction musicale. Ils sont traités avec respect et accompagnent la vie cérémonielle.
Cette dimension s’inscrit dans une organisation collective. La sekaa et le banjar réunissent les musiciens et structurent une partie de la pratique du gamelan. L’accord est lui aussi un projet commun : les artisans façonnent un ensemble que les musiciens font vivre lors des répétitions et des cérémonies.
L’accord n’est pas figé. Les instruments sont joués, transportés et exposés aux conditions de leur environnement. Une pièce endommagée, déformée ou devenue moins équilibrée avec ses partenaires demande une intervention. Le réaccordage revient alors à un artisan capable de reconnaître les hauteurs de l’ensemble et de préserver leurs relations.
Comme une correction par retrait de matière est irréversible, l’intervention reste mesurée. L’artisan compare les notes, vérifie les paires et écoute les battements. Il cherche à retrouver la cohérence propre au gamelan concerné.
Les différences entre ensembles se perçoivent aussi dans les instruments et les formes musicales. Pour explorer les couleurs d’un orchestre moderne, suivez la présentation du gong kebyar ; pour entendre le rôle d’une rangée de gongs jouée par plusieurs musiciens, retrouvez le reyong.
Les cadres peuvent porter des motifs végétaux, des figures mythologiques ou des formes protectrices. Le sens dépend du motif, du lieu et des usages de la communauté.
Pas nécessairement. Le cuivre contenu dans le bronze réagit à l’air et aux manipulations, ce qui peut assombrir sa surface. Une patine ne signale pas à elle seule un dommage sonore. Les dépôts épais, la corrosion ou une déformation méritent en revanche l’attention d’un artisan.
Il faut éviter les chocs, les déplacements brusques et l’exposition prolongée à l’humidité. Un nettoyage doux permet de retirer la poussière sans abraser le bronze ni endommager les cordelettes et le décor. Le stockage et le transport doivent aussi maintenir les pièces bien soutenues.