Le gamelan balinais : ensembles, instruments et vie collective
Panorama des ensembles balinais, de leurs instruments accordés et de leur place dans les cérémonies, les spectacles et la vie collective.
Les lames graves ne se contentent pas de soutenir le gamelan : elles rendent audible le parcours mélodique sous les motifs rapides. Jublag, jegogan et penyacah éclairent cette ligne à des hauteurs et des densités différentes.
Une frappe grave résonne, puis sa vibration persiste bien après que le maillet s’est éloigné. Sous les éclats des lames aiguës et les coups des gongs, cette ligne offre à l’oreille un fil à suivre.
Le jublag, le jegogan et le penyacah occupent des registres différents, mais participent à une même architecture mélodique. Leurs notes posent et éclairent le pokok, tandis que les instruments plus aigus en développent les ramifications.
Ces instruments sont des métallophones. Des lames de bronze sont suspendues au-dessus de résonateurs, souvent des tubes de bambou, qui prolongent leur vibration. Larges, peu nombreuses et espacées, les lames font ressortir chaque note plutôt que de produire une succession serrée de frappes.
Le jublag, aussi appelé calung, possède généralement cinq lames. Leurs hauteurs se nomment couramment ding, dong, deng, dung et dang. Dans le gong kebyar, quatre hauteurs du jublag correspondent à celles des quatre lames les plus graves des pemade. Cette proximité permet aux instruments de partager une partie du matériau mélodique dans des registres différents.
Le jegogan possède lui aussi cinq lames, accordées une octave au-dessous de celles du jublag. C’est le plus grave de ces métallophones. Le penyacah sonne plus haut que le jublag, mais l’intervalle exact dépend de l’ensemble. Ensemble, les trois instruments donnent à la mélodie des profondeurs et des reliefs distincts.
L’accord de ces instruments est conçu pour fonctionner avec celui des autres pièces du gamelan. L’ensemble ne se règle pas sur une hauteur standard valable partout : les instruments sont accordés entre eux. La fabrication des lames et des résonateurs contribue à la couleur propre à chaque ensemble, comme le montre la fabrication d’un gamelan. Ces rôles s’entendent particulièrement bien dans le gong kebyar.
Le pokok est la mélodie de base, la ligne qui porte le parcours d’une pièce. Le jublag en fait entendre les notes avec assez d’espace pour que l’oreille en suive le contour. Il dessine une ligne mélodique plutôt qu’une basse qui soutient des accords : ses notes indiquent les points importants, les retours et les changements de direction.
Le jublag joue cette ligne à un rythme plus posé que les parties rapides des instruments aigus. Ses frappes laissent le temps de percevoir chaque note, sa place dans la phrase et son mouvement vers la suivante. Même lorsque la texture se densifie, le fil mélodique demeure présent et sert de repère aux musiciens comme à l’auditeur.
Le jegogan reprend le parcours dans un registre inférieur et espace davantage les notes. Il souligne les grandes articulations de la mélodie plutôt que chacun de ses mouvements. Une frappe peut servir d’ancrage profond, autour duquel les autres lignes se déploient. Son rôle s’entend nettement lorsque la musique laisse résonner le son grave avant la frappe suivante.
Le penyacah propose une autre lecture de la ligne. Plus aigu, il joue souvent une version plus dense ou, dans certains styles, une partie intermédiaire entre le jublag et les instruments rapides. Ces rapports de densité sont fréquents, mais ne caractérisent pas toutes les pièces. La ligne confiée à chaque instrument dépend du répertoire et de l’arrangement.
Une fois le pokok repéré, les motifs rapides se distinguent plus facilement. Dans plusieurs ensembles, les gangsa, notamment les pemade et les kantilan, jouent des figures serrées au-dessus de cette ligne. Les gangsa sont des métallophones aux rôles complémentaires.
Le kotekan naît de l’imbrication de deux parties, le polos et le sangsih. Chaque musicien joue une partie du motif, et leur alternance compose une ligne rapide. La relation entre ces deux voix est détaillée dans la présentation du polos et du sangsih.
Le pokok n’est pas nécessairement reproduit note pour note par le kotekan. Il fournit un cadre mélodique : les motifs rapides prolongent ses notes, les entourent ou en soulignent les accents. Plusieurs couches avancent ainsi à des vitesses différentes tout en suivant la même trajectoire. C’est le principe de la polyphonie stratifiée.
Les lames aiguës attirent facilement l’attention lorsqu’elles s’activent. Le jublag et le jegogan offrent un autre fil d’écoute : suivre leur ligne stable sous les figures rapides permet d’entendre comment celles-ci s’y accrochent. On perçoit alors plusieurs manières de faire entendre un même mouvement, plutôt qu’une simple accumulation de notes.
Les musiciens frappent les lames avec des maillets rembourrés appelés panggul. Le rembourrage adoucit l’attaque et laisse apparaître une note ample, dont la résonance se prolonge après le geste. Dans les registres graves, chaque frappe se fait entendre avec force sans devoir être répétée rapidement.
Pour empêcher les sons de se mélanger, le musicien étouffe une lame avec la main au moment où il en frappe une autre. L’attaque, la résonance et l’arrêt du son appartiennent au même geste. Cette précision dessine les phrases et garde la ligne claire, même lorsque les notes résonnent longuement.
Le contraste entre ces sons profonds et les frappes brèves des instruments aigus rend l’architecture de l’ensemble plus perceptible. Les métallophones graves rendent audible la mélodie qui organise les différentes couches. Leur timbre posé offre un point d’appui au milieu de la densité.
Commencez par repérer la note la plus grave qui revient dans le morceau. Elle ne se fait pas nécessairement entendre à intervalles réguliers, mais ses retours aident à percevoir les grandes étapes de la ligne. Écoutez ensuite le jublag, plus haut, qui en rend le contour plus facile à suivre.
Le penyacah se repère en prêtant attention aux notes qui s’intercalent entre les frappes du jublag. Les parties des gangsa, plus rapides, se détachent alors au-dessus du canevas. Il n’est pas nécessaire de reconnaître chaque hauteur : suivre la direction générale de la mélodie suffit pour entendre comment le kotekan la prolonge et la colore.
Les gongs fournissent d’autres repères en ponctuant les cycles et les retours de la pièce. Passez des lames graves aux motifs rapides, puis revenez à ces ponctuations qui structurent le temps. Les cycles de gong aident à reconnaître ces repères, tandis que le guide d’écoute du kotekan donne des pistes pour isoler les différentes couches du gamelan.
Les instruments sont conçus pour un système d’accord donné, et non pour couvrir une gamme chromatique comme un clavier. Le choix et l’ordre des hauteurs dépendent de l’accord du gamelan. Ces cinq lames suffisent au rôle du jublag dans l’ensemble, tandis que les autres instruments couvrent d’autres registres et lignes.
Dans de nombreuses formations, calung est un autre nom du jublag. Les usages du vocabulaire varient toutefois selon les traditions locales. Pour identifier l’instrument à l’écoute, sa fonction et son registre sont des repères plus sûrs que le seul nom employé.
Non. L’instrumentation varie d’une formation à l’autre, et tous les gamelans ne distribuent pas les registres de la même manière. Le jublag, le jegogan et le penyacah forment un ensemble de rôles mélodiques que l’on rencontre dans certaines formations, mais d’autres ensembles organisent leur mélodie avec des instruments différents.